A la croisée des Mondes de Philip Pullman : des romans pour la jeunesse ? Caractéristiques et double lectorat.
Cette trilogie raconte l’histoire de Lyra,
orpheline de 11 ans élevée par des érudits
au Jordan Collège d’Oxford. La découverte
de la Poussière, particule élémentaire
n’affectant que les adultes, et la
disparition de son meilleur ami Roger
vont mener Lyra sur des chemins
insoupçonnés. Accompagnée de son
daemon, elle croisera la route de
personnes atypiques mais aussi celle de
Will Parry, venu d’un univers parallèle,
qui se joindra à ses tribulations.
I.
Introduction :
Une œuvre catégorisée « jeunesse »
A
la croisée des Mondes est une trilogie écrite par le romancier
britannique Philip Pullman, publiée entre 1995 et 2001. Sur 1136 pages, Philip
Pullman conte et questionne la mort, la vie, la religion, la sexualité, au
moyen d’allégories, de métaphores, de mythes et de réflexions philosophiques. Différents
genres y sont mêlés avec maestria : le conte merveilleux et
philosophique, la fantasy, l’épopée…
La structure la plus évidente de ce roman, qui rejoint les
caractéristiques de la littérature jeunesse, est celle du récit initiatique.
Les 3 étapes du roman d’initiation développées par Barbara
Glowczewski s’appliquent aux romans
de Philip Pullman :
1)
La séparation : l’oncle de Lyra
ne veut pas qu’elle l’accompagne dans le Nord/son meilleur ami disparait/le
voyage au Pays des Morts où elle se sépare de son daemon.
2)
La réclusion : dans le tome 3,
Lyra est enlevée par Mrs Coulter la séquestre dans une grotte et la plonge dans
un profond sommeil en la droguant.
3)
La
réintégration : les retrouvailles avec ses deux familles de
substitution, les Gitans et ensuite, le Maître de Jordan College.
L’auteur développe - outre les thèmes tabous exploités- le rite de
passage entre l’enfance et l’âge adulte. Ce passage est possible grâce à la
victoire de la connaissance sur l’ignorance. La connaissance est représentée
par la Poussière et l’accès à la maturité est symbolisé par la forme
définitive que prend le daemon, forme qui reflète la personnalité de son
humain. S’ajoute un refus de toute autorité : parentale,
institutionnelle et morale. Les combats menés par Lyra et Will, les
mèneront sur la voie de l’autonomie, de l’indépendance et de la conscience. Ils
seront poussés à faire des sacrifices, des choix raisonnables et altruistes et
feront face à de multiples révélations. Philip Pullman forme/initie ainsi le
jeune lecteur et opère donc à une médiation par l’imaginaire grâce à une
écriture riche et haletante, à un narrateur externe et omniscient qui
gère les informations fournies, à un système de sympathie qui permet
alors au lecteur de s’identifier au(x) personnage(s)[1].
Ces caractéristiques font de cette histoire, un roman des
origines et un récit fantastique[2].
Si
cette trilogie est adressée à la jeunesse, pourquoi plait-elle tant d’adultes ? La
notion de double lectorat, intimement liée à la littérature de jeunesse,
entre ici en ligne de compte et semble être un élément de réponse.
II.
Développement :
le double lectorat
Selon Nathalie Prince, les « target »[3]
des éditeurs pour la jeunesse sont les jeunes lecteurs et les adultes.
Cette dualité se confirme également au niveau de la narration. Daniel
Delbrassine affirme qu’il y a une histoire adressée à l’enfant/adolescent
mais aussi à l’adulte au moyen de connivences, clins d’œil et références
intertextuelles. Ces dédoublements engendrent alors des multiplications
de niveaux de lectures et des jeux d’interprétation intenses. Isabelle
Nières-Chevel ajoute qu’« il n’y a pas que les enfants qui
lisent les livres qui leur sont destinés. On peut même dire que les enfants
constituent le point d'aboutissement d'une succession de lectures faites par
des adultes »[4].
Nathalie Prince évoque Umberto Eco qui définit le texte
littéraire « comme un « tissu d’espaces blancs »
que le lecteur doit noircir et compléter »[5].
Cela nécessite de compétences (linguistiques, encyclopédiques) qui permettent
de comprendre le texte et les significations sous-jacentes. Pour elle, un « conte,
par exemple, sera lu différemment selon qu’il s’agit d’une lecture enfantine,
adulte ou même savante. [6]»
L’adulte saura saisir certaines choses que l’enfant ne comprend pas encore. Christian
Poslaniec atteste cette thèse en se référant à l’intertextualité. Selon
lui, « dans certains livres, une partie
de l’intertextualité est accessible aux jeunes, alors qu’une autre semble
plutôt viser les adultes »[7].
Christian Poslaniec développe la métaphore de l’escalier des plaisirs[8].
Selon lui, la lecture et la compréhension d’un texte s’acquièrent au fil
des marches que l’on monte. De marches en marches, le lecteur assimile de
nouvelles compétences, de nouveaux savoirs et accède à d’autres sens et aspects
textuels.
C’est particulièrement cette
intertextualité et les
significations profondes qui conduisent les adultes à lire la trilogie de
Philip Pullman. Si Gérard Genette était encore parmi nous, il pourrait
qualifier cette œuvre de palimpseste qu’il définit comme « tout
texte dérivé d'un texte antérieur par transformation simple tout court ou par
transformation indirecte »[9].
L’œuvre de Pullman est une sorte d’hommage, de pastiche du long poème Le Paradis
Perdu de John Milton. Pullman réinterprète le sens de l’histoire
d’Adam et Eve et ainsi, crée un mythe fondateur d’un âge nouveau[10]. Des
allusions sont faites à l’Enfer décrit par Dante dans sa Divine
Comédie, quand Lyra affronte le monde des morts mais aussi
lorsqu’elle rencontre les Harpies. Le passeur ressemble à s’y méprendre
à Charon, nocher qui faisait traverser le Styx aux morts. La triade corps-âme-esprit
de Phèdre est, selon Christian Chelebourg, « remplacée,
dans le monde de Lyra, par celle du corps, du daemon et du fantôme »[11].
Barnard, Strokes et Hugh Everett sont des scientifiques mentionnés
dans l’œuvre de Philip Pullman. La théorie des mondes multiples
d’Everett, a inspiré l’auteur pour cet état de conscience/méditation qui permettrait
aux hommes de sauter d’une possibilité à l’autre, d’un monde à l’autre[12]. Etat
dont font preuve Will et Lyra pour accéder aux mondes ou à la vérité. D’autres
éléments du récit ne sont pas signifiants pour un jeune lectorat : les fruits
rouges que mangent Will et Lyra font écho à la Pomme d’Adam et Eve,
l’anthropophagie faite par Iorek Byrnison en mangeant le corps de Lee Scoresby,
l’Intercision du Magisterium qui ressemble à l’excision, l’interdiction de
toucher le daemon de l’autre renvoie à l’intimité… Un adolescent
percevrait-il toutes ces nuances ?
Evoquons un extrait particulier : le passage où Ruta Skadi raconte
qu’elle s’est couchée dans le lit de Lord Asriel. Le narrateur prend la parole
et dit : « Toutes les sorcières présentes
devinaient ce qui s’était passé ensuite, alors que ni Will ni Lyra ne pouvaient
même l’imaginer. »[13]
En tant qu’adultes, on saisit l’allusion du narrateur.
Bien d’autres analyses existent sur le plan du féminisme, de la
religion, de l’humanisme mais il faudrait alors y consacrer un MOOC ou un cours
entier.
III.
Conclusion
Plus qu’une histoire banale du passage à l’âge
adulte, la trilogie de Philip Pullman est une authentique interprétation des
origines de l’Homme et de sa mission sur Terre. En raison de l’intertextualité
abondante et des réflexions philosophiques, on peut conclure que ce n’est pas
uniquement une œuvre pour les jeunes adolescents. Elle vise deux
lectorats distincts qui capteront des choses distinctes. Le jeune lecteur procède
à une lecture récréative et imaginative, il lit en « levant la tête »
et vagabonde[14].
L’adulte s’y plonge pour la nostalgie de l’enfance et l’évasion mais aussi pour
la dimension philosophique et une compréhension plus profonde. Pour Isabelle
Nières-Chevel « rien n'empêche un adulte de faire retour sur sa
propre enfance et de relire pour son compte. (…) Sa compétence de lecteur
adulte lui donne cette fois les outils pour mieux saisir les astuces d'une
construction narrative, des références culturelles et les effets esthétiques
mis en œuvre ; il peut même découvrir que c’est en lecteur adulte expert qu'il
aime maintenant ce livre »[15]
Pour
Philip Pullman, il n’est point question de barrières entre les deux lectorats :
« (…) there isn’t a complete and unbridgeable gap between them, the
children, and us, the grown-ups; or between their books and ours. There must be some sort of
continuity here. »[16]
A
nous, adultes et passeurs, à faire en sorte de construire cette continuité.




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